Cette pièce dont le prétexte est de raconter les destins divergents de deux artistes dont les ambitions coïncident mais les idéaux diffèrent, évoque en même temps une époque en ébullition (de l'avant-première guerre mondiale à l'aube de la seconde) dont les changements profonds préfigurent ceux qui vont suivre, nous forçant à nous interroger aujourd'hui, en 2001, sur la qualité de l'avenir qui nous attend.
Plus qu'une simple anecdote à l'intérieur du récit, le naufrage du Titanic sert ici de métaphore à la destinée d'Ève-Marie Schmidt, en même temps que de signal d'alarme pour le futur de l'humanité.
Le premier et le dernier tableau de cette pièce qui en compte trente-sept se passent en 1939, tandis que les trente-cinq autres sont des retours-en-arrière qui nous racontent l'évolution des personnages de 1910 à 1919.
La pièce commence à l'entrée des artistes de l'Opéra de New-York où Ève-Marie Schmidt, cantatrice adulée, est assaillie par des journalistes à qui elle répond avec une langue de bois bien exercée, avant de se retrouver nez à nez avec Maurice, (plus qu'un vieil ami musicien perdu de vue depuis vingt ans) une âme-soeur non reconnue.
Cette rencontre inattendue catapulte l'héroïne de la pièce dans un passé lointain qui lui fera revivre les événements de dix années, de 1910 à 1919, qui déterminèrent son destin bicéphale d'idéaliste hésitante et d'ambitieuse décidée: une histoire de ratage dans une histoire de réussite.
C'est seulement au dernier tableau, qui est la suite du premier, que nous pouvons saisir le désarroi profond d'Ève-Marie qui comprend enfin, mais trop tard, que le succès est souvent un fard qui ne couvre pas les traces de l'échec et que l'illusion de la pureté que procure la réussite compense rarement la perte de l'innocence.
Et ce voyage dans le temps et dans les âmes, à bord d'un texte souvent épicé d'humour et d'ironie, (comme le sont parfois les grands drames et les tragédies), et soutenu par des pièces musicales exquises et un environnement sonore qui ponctue les situations et les événements du récit, nous offre un itinéraire dont le goût doux-amer varie selon les étapes qu'il célèbre.
Nous sommes ici loin du texte linéaire d'une histoire ordinaire, et si cette pièce en raconte une, c'est celle des poupées russes et des tables gigognes qui s'insèrent l'une dans l'autre pour nous proposer une métaphore de la nature humaine capable du pire et du meilleur, se répétant tout en se renouvelant sans cesse, réticente, cependant, à profiter de l'histoire et doutant perpétuellement de sa mémoire.