
L'idée de cette pièce m'est venue il y a déjà
une dizaine d'années. J'avais lu
"The Titanic, end of a dream" de Wyn Craig Wade et comme bien d'autres
j'étais
fasciné, non seulement par l'histoire de ce merveilleux navire, mais
surtout, par
l'époque du Titanic. Dans sa préface, Wade retrace les origines
de cette grande
aventure jusqu'en 1851 au Palais de Cristal à Londres. The Great Exposition
représentait tout ce qui était innovateur dans le domaine des
arts et sciences de
l'époque. C'était l'ère de la révolution industrielle:
un moment dans l'histoire où
l'espoir d'une société entière reposait sur l'industrialisation
et la mécanisation.
L'apogée de ce rêve arriva le jour du lancement du R.M.S Titanic.
Ma première idée pour la pièce était de suivre l'exemple
de Wade et de me
concentrer sur l'enquête qui eut lieu immédiatement après
le naufrage. Je croyais
qu'en recréant l'enquête, je pourrais tracer un parallèle
entre la société optimiste et
ambitieuse de l'époque et la nôtre. Le film de James Cameron a
anéanti toute idée de
créer une pièce qui aurait le Titanic comme objet principal. Par
contre, ma recherche
ne fut pas vaine. L'antithèse de ce bel optimisme se révéla
en poursuivant mon
travail. Ce dont il est rarement question quand il s'agit de ce naufrage c'est,
jusqu'à
quel point tous les paliers de la société ont voulu tirer profit
de cette tragédie, à
commençer par les propriétaires du Titanic qui exigèrent
des remboursements de la
part des familles des défunts matelots pour la perte des uniformes, jusqu'à
tous ceux
qui se servirent du prétexte du naufrage pour revendiquer leurs causes:
les riches, les
pauvres, les hommes, les femmes, multiples groupes ethniques et religieux.
Pour créer le personnage d'Ève-Marie Guérin, je me suis
inspiré de la vie d'Ève
Gauthier, une jeune chanteuse d'Ottawa qui étudia au Conservatoire de
Paris au
début du siècle. Quoiqu'elle n'ait jamais mis les pieds à
bord du Titanic, elle a travaillé
à New-York avec, entre autres, Georges Gershwin, et y a fini ses jours
. Afin de
mettre les deux histoires ensemble, je me suis posé la question suivante:
Comment est-
ce qu'une tragédie semblable pourrait influencer la vie d'une jeune chanteuse
poussée
par le désir de réussir?
La Bruyère disait: Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition.

La Passagère n'est pas un mélodrame sentimental mais une comédie
épique qui
pourrait nous servir de miroir. Comme au début du siècle, nous
vivons dans un
monde où l'appât du gain domine tous les aspects de nos vies. Il
y a très peu de soucis
pour la qualité du travail, c'est la quantité qui importe. Le
personnage d'Ève-Marie est
ambitieux, elle n'est pas victime de sa propre ambition, elle est victime d'une
société
qui la pousse à devenir ambitieuse. Pour faire ressortir ces éléments
de la pièce, le jeu
des comédiens ne doit pas sombrer dans le naturalisme sentimental mais
plutôt tendre
vers une distanciation brechtienne afin que le public puisse s'identifier aux
choix de la
protagoniste sans toutefois sympathiser avec elle.
Les journalistes forment le choeur de la désinformation. À l'époque
du Titanic,
comme aujourd'hui, les médias exploitent tout, afin de profiter des icônes
et des
mythes qu'ils créent. Pour souligner le cirque médiatique dans
lequel nous vivons, les
scènes des journalistes seront chorégraphiées sur une musique
de Claude Naubert.

Au début de mon travail de scénographie pour La Passagère, je suis tombé dans mon propre piège. Je voulais créer un dispositif scénique qui se transformerait pour représenter tous les lieux de la pièce: le Palais de Cristal, la salle de bal, le quai de Cherbourg, etc. Je voulais même créer l'illusion d'un lancement de navire, sur scène. Les premières ébauches du décor avaient de grands panneaux miroités qui pivotaient dans tous les sens. En travaillant davantage sur le texte j'ai compris que j'étais en train de faire un Gustav Schmidt de moi-même, j'allais construire un énorme décor pour épater l'auditoire. Ce qui est important dans la scéno et dans la mise en scène de ce spectacle, c'est de trouver la vérité dans la simplicité par l'entremise du jeu des comédiens et de ne pas compter sur l'éclat de structures spectaculaires. J'ai alors créé un espace vide. Un plateau en bois reposant sur des poutres de fer pour symboliser la dualité entre l'art et l'ambition. C'est un plateau sur lequel se jouera le jeu de stratégie d'Ève-Marie.

Musicien, compositeur, directeur musical, arrangeur, concepteur de
l'environnement sonore... voilà autant de titres et fonctions que vous
avez sans
doute vus sur un programme d'une pièce de théatre, d'une comédie
musicale ou
en visionnant les crédits d'une émission télé ou
d'un film. Dans la pièce "La
Passagère", je suis un peu tout cela (en musique, il faut bien des
hommes-
orchestres, non?). Et justement, en décrivant le travail que j'ai accompli
avec
"La Passagère", vous allez mieux saisir les différences
entre l'une et l'autre des
fonctions énumérées plus haut.
D'abord la direction musicale. Un directeur musical supervise tous les aspects
musicaux d'une production. Par exemple, en donnant des instructions précises
quant à l'interprétation que doit faire un comédien appelé
à chanter ou même
jouer d'un instrument, ce qui est le cas pour les personnages d'Ève-Marie
et de
Maurice et des musiciens qui les accompagnent. De concert avec le metteur en
scène, il fera les sélections de pièces musicales (par
exemple, les airs d'opéra et
oeuvres pour piano entendus lors de La Passagère), s'assurera que les
interprètes
et musiciens les exécutent avec brio, fera la sélection des musiciens
et travaillera
en étroite collaboration avec le compositeur de la musique originale
pour que
soient reflétées le plus possible les intentions du compositeur.
Dans ce cas-ci,
cette dernière tâche était facile puisque j'ai également
signé la musique originale.
Je perçois la musique originale et l'environnement sonore d'une pièce
de
théâtre un peu comme un élément d'éclairage
additionnel. Comme l'éclairage
au théâtre, la musique précise les émotions, les
personnages et les lieux. Une
musique entendue sous un monologue ou dialogue en accentuera la
compréhension par ce qui se dégage (humour, ironie, tristesse,
suspense) ou
encore permettra de mieux situer le spectateur sur les lieux ou l'époque.
La
musique sert souvent de transition entre deux scènes pendant un changement
de
décor ou d'accessoires tout en aidant le spectateur à être
transporté vers un autre
lieu, une autre époque ou d'autres émotions. Le compositeur est
souvent appelé à
créer un environnement sonore où sont utilisés des effets
sonores (bruits de foule,
rires, chants d'oiseaux, etc) qui s'intègrent à la musique originale.
Tout ça
encore pour aider le spectateur à se situer dans un espace-temps bien
précis. Une
fois la musique composée, il faut aussi l'orchestrer, l'arranger, en
d'autres mots,
" l'habiller". Dans le cas de "La Passagère", il
nous fallait deux pianos. Un
premier pour accompagner tous les airs d'opéras et jouer la musique originale
et
un deuxième pour que s'exprime par la musique le personnage de Maurice.
S'est
joint aux deux pianos, le violoncelle, qui par son registre et sa sonorité,
se
rapproche beaucoup de la voix humaine et peut offrir selon les techniques
utilisées, beaucoup de possibilités sonores.
Et par la force des choses, cette musique véhiculée par ces instruments
et leurs
interprètes sont devenus à tour de rôle des "passagers"
importants de cette pièce.
Claude Naubert
janvier 2001
